SOLITUDE et ACEDIE

Derrière l'histoire véridique et vécue de mon ami Jean, il y a celle de tous les prêtres qui, à la suite d'une nomination malencontreuse ou à la fin de leur vie, se retrouvent seuls. Et celle de tous nos contemporains qui connaissent l'épreuve de la solitude.

Je rencontrai l'autre jour mon ami François. Après avoir été quelques années cénobite dans une grande abbaye, il a choisi, il y a neuf années, avec l'accord de son Abbé, de devenir ermite en Corrèze. Il n'est pas l'ermite des images d'Epinal, avec la longue barbe et la hache sur l'épaule. Il habite un ancien corps de ferme, entouré de quelques 1500 m2 de terrain, au bout du bout du bout du monde.... Dans lequel il vit seul, au long des jours, sa vie de moine, rythmée par l'Office des Heures, la célébration eucharistique, et le travail, intellectuel et manuel.

Je lui ai posé cette question : "Qu'est-ce qui te pèse le plus dans la solitude ?". A quoi il m'a répondu du tac au tac : "Ne cherche pas, c'est la solitude".

Et nous avons parlé de l'acédie, qui est une espèce de dégoût spirituel, ou plutôt de manque de goût pour la vie spirituelle, et que les Pères du désert avaient bien analysée, notamment Evagre le Pontique, au 4° siècle.

C'est cette acédie que j'ai rencontrée l'autre jour, en parlant avec mon ami Jean.

Jean a 88 ans. Il est prêtre depuis 62 ans. Ce qu'on est coutume de nommer un "bon prêtre", fidèle, soumis à l'autorité. Il a débuté au Petit Séminaire, où on lui a enseigné l'obéissance ("Celui qui commande peut se tromper, celui qui obéit ne se trompe jamais !"), la prière, le renoncement à toute volonté propre, la participation aux offices liturgiques. Il a été toute sa vie proche de ceux qu'on nomme les "petites gens", pas seulement par devoir, mais parce qu'il était né l'un d'entre eux. Il n'était ni militant ni intellectuel. Il n'a pas de qualité humaine particulière. Toute sa vie, ce fut un homme bon, un bon prêtre. Un fonctionnaire ? Non, un fidèle.

Ces dernières années, retiré du ministère actif, mais rendant encore des services à la paroisse voisine, il demeurait chez une amie, sur laquelle il veillait, et qui veillait sur lui. Mais, il y a trois ans, cette amie est morte. Et, souffrant de problèmes de circulation sanguine et de mobilité, il ne pouvait pas rester seul. Il a donc demandé à entrer chez les Petites Sœurs des Pauvres, où il est depuis un peu plus de deux années.

Et son état de santé se dégrade, au rythme du poids de la solitude. "Je n'ai rien à faire de toute la journée. Les repas, le fauteuil, la télé, le lit…. Tout le monde est bien gentil, les sœurs, le personnel. Mais ils font leur boulot. Hier, la sœur est entrée dans ma chambre le matin à 5 heures un quart. Elle a ouvert les volets sans dire un mot. Et je suis resté éveillé, seul, jusqu'au petit déjeuner à 8 heures un quart".

Il y a quinze jours, il s'est levé la nuit pour satisfaire un besoin naturel… et il s'est retrouvé par terre, il ne sait ni pourquoi ni comment. Fort heureusement il a pu appeler, et être secouru. On l'a emmené à l'hôpital. N'ayant rien de cassé, on l'a renvoyé chez les Petites Sœurs. Il est marqué d'hématomes au visages, aux bras, au torse.

"Je n'ai qu'une envie, c'est de mourir le plus vite possible. La vie est intolérable ! Je ne vois personne. J'ai bien des neveux et des nièces, mais ils ont leurs enfants et leurs petits-enfants. Et ils demeurent à cinquante kilomètres".

Autrement dit, il n'est plus aimé par personne, et il n'a personne à aimer. Or c'est l'amour qui sauve. C'est l'amour qui fait vivre. Je suis persuadé qu'il pense au suicide, mais il ne m'en parlera jamais ! On ne parle pas de cela entre prêtres !

Le gros problème pour les prêtres, qui ont joué toute leur vie sur des convictions profondes, c'est que, justement, au moment où la solitude survient, ces convictions risquent de s'écrouler. Et la vie semble ne plus avoir de sens ! Je me souviens encore de la réflexion, il y a plusieurs années, d'un prêtre ami de mes parents. Il avait alors autour de 85 ans, et disait : "Il m'a fallu atteindre cet âge, pour me rendre compte que ce que je croyais de la sainteté n'était que l'effet de ma bonne santé !".

C'est ce qu'il se passe pour mon ami Jean : la fameuse "acédie" des Pères du Désert, qui naît dans la solitude, du manque d'amour, celui qu'on reçoit, celui qu'on donne.

Un autre de mes amis me disait la dernière fois que je suis allé le voir, sachant, et lui aussi, que c'était la dernière fois : "Tu vois, ce dont j'ai le plus souffert dans ma vie, c'est de la solitude affective… c'est peut-être pour cela que je me suis tourné vers la Sainte Vierge". La piété mariale comme substitut au manque d'amour humain !…

On nous a dit, à nous prêtres : "Entretenez votre vie spirituelle. Priez". Mais aucune prière, aucune lecture, si spirituelle soit-elle, ne remplacera jamais l'amour humain, et ne comblera la solitude.

Je sais que mon ami Jean serait différent si ses enfants venaient le voir, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants… mais il n'en a pas !

Et ne me demandez pas ce que fait l'Evêque. Il fait ce qu'il peut, ce qu'il croit devoir faire. Mais la sollicitude d'un évêque ne remplacera jamais l'amour d'un être cher !

Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Mon ami Jean risque bien de mourir seul…

 
 

 

QUELQUES REFLEXIONS SUR L'EDUCATION
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